Pollution intérieure : les fongicides, ces invisibles qui saturent nos poussières

Nous avons exploré la présence des insecticides utilisés contre les nuisibles et des herbicides venus des parcelles agricoles traitées et des jardins. Pour clore notre série d’analyses sur l’étude « PestiLoge » de l’Observatoire de la Qualité des Environnements Intérieurs (OQEI), nous nous penchons sur une troisième famille de pesticides, sans doute la plus insidieuse car souvent intégrée aux matériaux mêmes de nos logements : les fongicides.

pollution de l'air intérieur par les fongicides

Cette vaste campagne de mesure (CNL2), menée sur 571 logements représentatifs en France entre 2020 et 2023, a permis de quantifier la présence de ces substances dans les poussières sédimentées. Les fongicides sont des agents chimiques conçus pour éliminer ou inhiber le développement des champignons microscopiques et des moisissures. S’ils sont massivement épandus en agriculture pour protéger les récoltes (blé, vigne, fruits…), ils sont également omniprésents dans l’univers domestique sous le statut de produits biocides. On les retrouve dans les traitements de préservation du bois, les peintures pour façades ou pièces humides, les joints en silicone, et même certains textiles. Cette double origine, agricole et domestique, fait des fongicides une composante majeure de la pollution de notre air intérieur.

Un constat sans appel : une présence quasi systématique de fongicide

Les résultats de l’étude PestiLoge révèlent que les fongicides sont, en moyenne, la famille de pesticides la plus fréquemment détectée et présentant les concentrations cumulées les plus élevées dans les poussières de nos maisons. Sur les 29 substances recherchées, la plupart sont retrouvées dans une majorité de logements.

Voici les fongicides détectés dans plus de 20 % des foyers, regroupés par famille chimique :

  • Les Azoles (Triazoles et Imidazoles) : Cette famille est omniprésente. Le propiconazole (86,3 %) et le tébhttps://www.aere-sanum.com/tebuconazole-un-fongicide-omnipresent-dans-nos-logements/uconazole (79,7 %) saturent l’environnement intérieur. On retrouve également fréquemment le difénoconazole (53,8 %), l’imazalil (37,1 %) et l’époxiconazole (28,1 %).
  • Les Dicarboximides : Le folpel, très utilisé en viticulture, est présent dans 80,7 % des logements. Le captane est détecté dans 44,6 % des cas.
  • Les Anilinopyrimidines : Le pyriméthanil (64,1 %) et le cyprodinil (51,1 %) sont très fréquemment retrouvés.
  • Les Strobilurines : L’azoxystrobine est présente dans près d’un logement sur deux (48,2 %), suivie de la pyraclostrobine (20,9 %).
  • Les Benzimidazoles : Le carbendazime, bien qu’interdit dans de nombreux usages, persiste dans 46,5 % des logements.
  • Les Phénylamides : Le métalaxyl (et ses isomères) est détecté dans 43,2 % des habitations.
  • Les Pyridine-carboxamides : Le boscalid est présent dans 43,0 % des foyers.
  • Les Organochlorés (à usage fongicide) : Le chlorothalonil est retrouvé dans 37,6 % des cas.

L’origine de la contamination par les fongicides : quand l’extérieur et l’intérieur se cumulent

La particularité des fongicides réside dans leur double porte d’entrée dans nos logements, ce qui explique leurs niveaux de détection record.

La source domestique et biocides : l’ennemi de l’intérieur

Contrairement aux herbicides dont la source est principalement extérieure, certains fongicides sont émis directement par les matériaux de construction et de décoration. C’est le cas emblématique des triazoles comme le propiconazole et le tébuconazole. Ces substances sont des biocides couramment utilisés pour le traitement fongicide des bois de charpente, des menuiseries, ou incorporés dans les peintures et lasures pour empêcher le développement de moisissures.

L’étude PestiLoge montre que le propiconazole présente des concentrations médianes très élevées (plus de 300 ng/g). Ces molécules migrent lentement des matériaux traités vers l’air et s’adsorbent sur les poussières, créant une source de contamination continue et durable. Le carbendazime est également un biocide fréquent dans les peintures et enduits.

Le transfert agricole : l’apport de l’extérieur

Parallèlement, les traitements agricoles contribuent significativement à la charge toxique. Le folpel, retrouvé dans plus de 80% des logements, est un marqueur fort des zones viticoles, mais sa présence généralisée suggère un transport atmosphérique important. L’étude confirme que les concentrations de nombreux fongicides « agricoles » (azoxystrobine, boscalid, cyprodinil…) sont corrélées à l’intensité des pratiques agricoles environnantes et aux surfaces cultivées à proximité des habitations.

Risques sanitaires : une exposition chronique inquiétante aux fongicides

La présence massive de ces substances dans la poussière constitue un risque pour la santé, particulièrement pour les jeunes enfants qui sont les plus exposés par ingestion involontaire.

Les profils toxicologiques de ces fongicides sont préoccupants. Plusieurs molécules de la famille des azoles (propiconazole, tébuconazole, époxiconazole) sont suspectées d’être des perturbateurs endocriniens. Le folpel et le captane sont classés comme substances susceptibles de provoquer le cancer (H351), tandis que le carbendazime et l’époxiconazole sont classés comme toxiques pour la reproduction (reprotoxiques).

Les résultats de l’étude PestiLoge viennent confirmer ceux de l’étude Pestiriv réalisée par Santé Publique France consacrée à l’évaluation de l’exposition des riverains des vignes.

Au-delà des risques individuels, c’est la poly-exposition qui alarme les toxicologues. Le rapport PestiLoge souligne que les concentrations en fongicides sont souvent fortement corrélées entre elles, et avec celles d’autres insecticides. Nos organismes ne sont pas exposés à une seule molécule, mais à un mélange complexe et variable. L’effet cocktail, c’est-à-dire la potentialisation des effets toxiques lorsque ces substances sont combinées, reste la grande inconnue et le principal défi pour l’évaluation des risques sanitaires de cette pollution intérieure.

L’étude PestiLoge dresse un constat sévère : nos logements sont des réservoirs de pesticides, et les fongicides y occupent une place prépondérante, alimentés à la fois par nos matériaux de construction et par l’agriculture environnante.

Face à cette exposition chronique généralisée et aux incertitudes sur les effets cocktails, le principe de précaution doit primer. Au-delà des gestes barrières (aération, ménage humide), le choix de matériaux de construction et de décoration moins émissifs, dépourvus de traitements biocides superflus, devient un enjeu de santé publique majeur pour améliorer la qualité de l’air intérieur.