Pollution aux herbicides : quand le désherbant s’invite dans l’air intérieur et menace notre santé
Après avoir levé le voile sur l’omniprésence des pesticides (insecticides, herbicides, fongicides) dans nos foyers, notre série consacrée aux résultats de l’étude PestiLoge se poursuit. Ce second volet s’attaque à une famille de substances souvent perçue comme un problème exclusivement rural ou extérieur : les herbicides. Pourtant, le rapport de l’Observatoire de la Qualité des Environnements Intérieurs (OQEI) publié en 2025 révèle une réalité bien différente : cette pollution chimique franchit allègrement le seuil de nos portes.

Dans le cadre de la campagne nationale Logements 2 (CNL2), 571 habitations représentatives du parc français ont été passées au crible entre 2020 et 2023. Les chercheurs y ont traqué 27 herbicides différents dans les poussières déposées au sol. Mais qu’est-ce qu’un herbicide ? Il s’agit d’une substance active, ou produit phytosanitaire, conçue pour détruire ou limiter la croissance des végétaux indésirables (les « mauvaises herbes »). Si leur usage est massivement agricole, certains entrent également dans la composition de produits biocides pour l’entretien des toitures, des façades ou des allées de jardin. L’étude montre que ces molécules ne restent pas dehors : elles s’accumulent dans l’air intérieur et les poussières, créant un environnement potentiellement à risque pour la santé des occupants.
Un constat alarmant : des herbicides détectés dans la quasi-totalité des logements
Les résultats de l’analyse des poussières sont alramants. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les herbicides ne concerneraient que les zones rurales, ils sont détectés dans une immense majorité des logements français, urbains compris.
Voici les herbicides les plus fréquemment repérés (fréquence de détection supérieure à 20 %), classés par famille chimique :
- Les Triazines : La terbutryne est la substance la plus ubiquiste de cette catégorie. Elle est détectée dans 97,1 % des logements français. C’est l’herbicide le plus fréquent de toute l’étude.
- Les Organophosphorés : Le glyphosate, l’un des herbicides les plus utilisé au monde, est présent dans 93,6 % des poussières analysées.
- Les Chloroacétamides : Le S-métolachlore est détecté dans 76,5 % des habitations et le diméthénamide-P dans 26,1 %.
- Les Phénoxy-acides (et dérivés) : Le 2,4-D est présent dans 63,2 % des foyers, le dichlorprop-P dans 53,3 % et le 2,4-MCPA dans 20,3 %.
- Les Thiocarbamates : Le prosulfocarbe est retrouvé dans 59,4 % des logements.
- Les Pyridines : Le diflufénicanil est détecté dans 47,5 % des cas.
- Les Carbanilates : Le carbétamide est présent dans 47,1 % des logements.
- Les Dinitroanilines : La pendiméthaline est détectée dans 43,9 % des habitations.
- Les Amides : La propyzamide est retrouvée dans 35,6 % des cas.
Agricole ou domestique : d’où vient cette pollution de l’air intérieur ?
L’étude PestiLoge permet de distinguer les sources de cette pollution aux herbicides, qui s’infiltrent chez nous par deux voies principales : le transfert depuis les zones agricoles et les usages domestiques ou biocides.
L’influence agricole et le transfert environnemental des herbicides
Plusieurs substances détectées sont typiques des grandes cultures. L’étude met en évidence une corrélation forte entre les concentrations de trois herbicides spécifiques : le prosulfocarbe, la pendiméthaline et le propyzamide. Ce « cluster » statistique suggère fortement une source commune : les traitements agricoles des cultures environnantes (céréales, colza, etc.).
Ces molécules pénètrent dans l’air intérieur par volatilisation après épandage, ou sont rapportées mécaniquement à l’intérieur (chaussures, vêtements, pattes des animaux). Le glyphosate, par exemple, présente des concentrations significativement plus élevées dans les logements situés à proximité de zones de cultures ou lorsque des pesticides ont été utilisés à l’extérieur.
Les usages domestiques d’herbicides et biocides
La présence massive de la terbutryne (97 % des logements) s’explique différemment. Bien qu’interdite en usage agricole depuis des années, cette molécule est utilisée comme biocide pour protéger les matériaux de construction (peintures de façade, enduits) contre les algues et les champignons. Elle migre ensuite vers l’intérieur, contaminant durablement la poussière.
Le glyphosate, quant à lui, affiche des concentrations records. Si sa présence est liée à l’agriculture, elle est aussi associée aux pratiques de jardinage des particuliers. La médiane de concentration du glyphosate est de 224 ng/g, l’une des plus élevées de toute l’étude. Dans les logements ayant déclaré un usage de produits phytosanitaires à l’extérieur, la concentration médiane grimpe à 361 ng/g.
Exposition chronique et santé : quels sont les risques ?
La présence systématique d’herbicide dans la poussière pose un problème de santé publique majeur, notamment pour les jeunes enfants. En jouant au sol et en portant leurs mains à la bouche, ils ingèrent quotidiennement ces poussières chargées de polluants.
Les niveaux de concentration sont préoccupants. Pour le glyphosate, 10 % des logements dépassent les 4 700 ng/g, et certains atteignent des sommets au-delà de 100 000 ng/g. Or, le glyphosate est classé comme « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).
D’autres substances détectées, comme le pendiméthaline ou le 2,4-D, sont suspectées d’être des perturbateurs endocriniens ou d’avoir des effets reprotoxiques. Cette exposition chronique à un cocktail d’herbicides dans l’environnement intérieur pourrait favoriser l’apparition de troubles à long terme, bien que les effets synergiques (effet cocktail) de ces mélanges restent encore mal évalués par la toxicologie réglementaire. Le rapport souligne d’ailleurs qu’aucun logement n’est épargné par cette « multi-pollution ».
En conclusion, l’étude PestiLoge brise le mythe de l’étanchéité entre nos lieux de vie et la chimie agricole ou industrielle. L’herbicide n’est pas qu’un problème de champs ou de jardins ; c’est une composante avérée de la pollution de notre air intérieur. Pour protéger sa santé, il est essentiel d’adopter des gestes barrières : éviter l’usage de produits chimiques au jardin, retirer ses chaussures en rentrant et aérer régulièrement. Le dernier volet de notre série s’intéressera aux fongicides, une autre famille de pesticides omniprésente dans nos maisons.
Source: Pestiloge