Insecticides dans nos maisons : Une menace invisible nichée au cœur de la poussière
Lorsque nous pensons à la pollution, nous imaginons souvent les fumées industrielles ou les gaz d’échappement. Pourtant, une pollution plus insidieuse s’accumule silencieusement sous nos pieds, dans nos tapis et sur nos étagères. L’Observatoire de la Qualité des Environnements Intérieurs (OQEI) vient de livrer les conclusions d’une étude d’envergure, le volet « PestiLoge » de la deuxième campagne nationale Logements (CNL2). Menée entre novembre 2020 et février 2023, cette campagne a scruté l’air et les poussières de 571 logements représentatifs du parc français, soit environ 29,7 millions de résidences principales pour rechercher des pesticides dont des insecticides.

L’objectif ? Quantifier la présence de 92 pesticides dans les poussières sédimentées, cette matière qui s’accumule au sol et sur les surfaces. Avant d’entrer dans le détail des résultats, il est crucial de définir ce que l’on traque. Le terme « pesticide » est un nom générique regroupant diverses substances destinées à lutter contre des organismes nuisibles. On y distingue deux grandes catégories réglementaires : les produits phytopharmaceutiques, principalement destinés à protéger les cultures agricoles (les « phytos »), et les produits biocides, conçus pour un usage domestique ou industriel (traitement du bois, antiparasitaires vétérinaires, sprays anti-mouches…). Ce premier volet de notre série sur les pesticides dans l’environnement intérieur se concentre sur une famille particulièrement préoccupante pour la santé humaine : les insecticides.
État des lieux : Ces insecticides qui colonisent plus de 20 % de nos foyers
Les résultats du rapport PestiLoge de l’OQEI confirment les résultats de la première campagne nationale, des études de l’association Générations Futures et UFC Que Choisir, et sont sans appel : les insecticides sont omniprésents dans les logement français. Sur les 33 insecticides recherchés spécifiquement, une grande majorité est détectée très fréquemment, et quatre d’entre eux sont présents dans plus de 90 % des logements français.
Voici les substances détectées dans plus de 20 % des foyers, classées par familles chimiques:
- Les Néonicotinoïdes : Souvent médiatisés pour leur impact sur les abeilles, ils sont aussi chez nous. L’imidaclopride détient le record absolu, détecté dans 100 % des logements analysés. L’acétamipride le suit de près, présent dans 97,6 % des foyers.
- Les Pyréthrinoïdes : Cette famille est massivement représentée. La perméthrine (98,6 %) et la cyperméthrine (90,9 %) saturent littéralement nos intérieurs. On retrouve également la transfluthrine (73,6 %), la tétraméthrine (37,1 %), la lambda-cyhalothrine (26,7 %), la cyfluthrine (26,3 %) et la bifenthrine (24,6 %).
- Les Organochlorés : Bien que souvent interdits depuis des années, ils persistent. Le lindane est encore détecté dans 79,6 % des logements et la dieldrine dans 42,2 %.
- Les Pyrazoles : Le fipronil, insecticide bien connu des propriétaires d’animaux pour éviter les tiques et les puces sur les animaux domestiques, est présent dans 78,3 % des habitations.
- Les Carbamates et Organophosphorés : Le pyrimicarbe (27,9 %) et le chlorpyriphos-éthyl (25,8 %) complètent ce tableau toxique.
D’où viennent ces insecticides ? Entre héritage toxique et contamination quotidienne
La présence de ces substances dans nos poussières n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’une double contamination : l’apport extérieur et, surtout, nos propres usages domestiques.
Les usages domestiques actuels des insecticides :
Une grande partie de la contamination provient de l’intérieur même du logement. Les pyréthrinoïdes (perméthrine, cyperméthrine, transfluthrine) et les pyrazoles (fipronil) sont les ingrédients actifs de nombreux produits biocides courants : bombes aérosols contre les mouches ou les moustiques, prises diffuseurs, poudres anti-fourmis ou gels contre les cafards.
Le rapport PestiLoge met en évidence une corrélation significative : les concentrations de fipronil et de perméthrine sont nettement plus élevées dans les logements ayant déclaré l’usage de produits pesticides à l’intérieur au cours des 12 derniers mois . Le fipronil, en particulier, entre dans la composition de nombreux antiparasitaires pour chiens et chats (pipettes, colliers). De même, la lutte contre les nuisibles comme les punaises de lit ou le traitement des bois de charpente sont également des vecteurs importants d’introduction de ces biocides.
Le transfert des insecticides depuis l’extérieur
Les substances à usage agricole (phytopharmaceutiques) pénètrent dans nos foyers par pulvérisation depuis les champs traités, ou transportées par nos chaussures, nos vêtements et nos animaux de compagnie. Cette observation est confirmée par l’étude PESTIRIV qui ont démontré une contamination plus importante des logement situés à proximité de vigne et exposition plus intense des occupants.
Les résultats des campagnes de mesures des AASQA (Association Agrées pour la Surveillance de la Qualité de l’Air) et de Générations Futures démontrent sans ambiguïté la dérive des pesticides agricoles appliqués sur les cultures. Ainsi, même en ville nous ne sommes pas épargnés car l’air ambiant peut véhiculer ces molécules sur de longues distances.
Les insecticides Polluants Organiques Persistants (POPs) :
Le cas du lindane et de la dieldrine est particulier. Ces insecticides organochlorés sont interdits depuis longtemps, mais leur détection fréquente (près de 80 % pour le lindane) témoigne de leur extrême persistance dans l’environnement. Ils constituent un « héritage toxique », relargué lentement par des matériaux traités il y a des décennies (anciennes charpentes, vieux revêtements) ou persistant dans les sols environnants.
Des effets graves sur la santé des occupants
Au cœur de cette toxicité réside le mode d’action même de ces substances, spécifiquement formulées pour atteindre le système biologique des organismes ciblés.
La grande majorité des insecticides détectés fréquemment dans l’étude PestiLoge, tels que les pyréthrinoïdes (perméthrine, cyperméthrine), les néonicotinoïdes (imidaclopride, acétamipride) ou les organophosphorés, sont des neurotoxiques puissants. Ils agissent en perturbant la transmission de l’influx nerveux, bloquant les canaux ioniques ou sur-stimulant les récepteurs neuronaux, des mécanismes qui ne sont pas sans danger pour le système nerveux humain, particulièrement celui des jeunes enfants en plein développement.
Outre cette neurotoxicité, l’étude confirme la présence persistante d’organochlorés comme le lindane ou la dieldrine. Bien que souvent interdites, ces substances rémanentes sont préoccupantes car elles sont associées à des effets cancérogènes avérés ou suspectés, ainsi qu’à des perturbations endocriniennes, ajoutant un risque de pathologie lourde à long terme à l’exposition quotidienne.
Risques sanitaires : L’inconnue de l’effet cocktail
Pourquoi s’inquiéter de ces quelques nanogrammes par gramme de poussière ? Parce que l’exposition est chronique. Les poussières sédimentées agissent comme un réservoir qui accumule et concentre les polluants semi-volatils.
Le risque est particulièrement élevé pour les jeunes enfants. En raison de leur comportement exploratoire (ramper au sol) et des contacts main-bouche fréquents, ils ingèrent involontairement ces poussières chargées chimiquement.
Les concentrations peuvent être préoccupantes : pour 8 pesticides, dont la perméthrine, l’imidaclopride et le fipronil, les taux dépassent les 1000 ng/g dans au moins 5 % des logements. La perméthrine atteint même des sommets avec une médiane (50% des logements) à plus de 1000 ng/g.
Mais au-delà des concentrations individuelles, c’est la poly-exposition qui alarme. Le rapport souligne qu’aucun logement ne présente des concentrations faibles pour l’ensemble des pesticides recherchés. Dans 99,5 % des cas, les foyers affichent des concentrations élevées pour au moins une substance, et souvent pour plusieurs simultanément.
Il existe de fortes corrélations entre certaines substances, suggérant des expositions simultanées systématiques. Or, nous manquons cruellement d’informations sur les effets synergiques de ces mélanges. C’est ce qu’on appelle l’effet cocktail : la toxicité d’un mélange peut être bien supérieure à la somme des toxicités de chaque composant pris isolément. Cette incertitude scientifique majeure, couplée à l’omniprésence des insecticides neurotoxiques (comme les néonicotinoïdes et pyréthrinoïdes) dans notre environnement immédiat, doit nous inciter à la plus grande prudence.
L’effet cocktail est cependant bien documenté concernant les applications industrielles avec l’ajout de co-formulants tel que le pipéronyl butoxide dans formulations contenant des insecticides de la famille des pyréthrinoïdes. L’effet neurotoxique de l’insecticide est ainsi multiplié par 100 à 1000 fois, le rendant parfois plus toxique que des insecticides aujourd’hui interdits.
En conclusion, les résultats de la campagne PestiLoge sont assez inquiétants et confirment que nos intérieurs ne sont pas des sanctuaires. Ils sont le réceptacle d’une chimie complexe, dominée par des insecticides dont nous sommes souvent les premiers applicateurs. Face à ce constat et à l’incertitude des effets cocktails, la mise en place de mesures de prévention est une nécessité absolue. Aérer, limiter l’usage de biocides chimiques au profit d’alternatives mécaniques, et retirer ses chaussures à l’entrée sont des gestes simples pour limiter cette charge toxique. Dans nos prochains articles, nous explorerons les résultats concernant les herbicides et les fongicides, pour compléter ce panorama de la qualité de nos environnements intérieurs.